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À retenir
- Contraction budgétaire : le marché des actifs (hors entreprise) subit une baisse drastique des financements, notamment du CPF.
- Apprentissage : le quasi-triplement des budgets depuis 2020 s’inverse, les NPEC baissent et le marché se concentre.
- Formation en entreprise : la demande existe mais les usages changent, au profit de modalités intégrées au travail, avec l’IA en accélérateur.
Une tempête silencieuse sur la formation professionnelle
Fin 2025, pendant que la liquidation de Brandt faisait la une, le groupe Demos était placé en redressement judiciaire sans faire de vagues. Neuf mois plus tard, la crise des organismes de formation se confirme, comme le montre l’enquête interne du premier semestre 2026 de la Fédération des acteurs de la compétence. Et pourtant, toujours pas de projecteurs médiatiques.
Concrètement, ça donne quoi ? Tous les segments de la formation sont en alerte orange, voire rouge. Les bénéficiaires – stagiaires, entreprises – en subiront les conséquences. Mais les organismes de formation et leurs formateurs, probablement encore plus. Pas de jargon, on reste au niveau du terrain.
Cet article a d’ailleurs été publié en avant-première via notre partenaire News Tank RH Management.
Marché 1 : la formation des actifs hors entreprise en chute libre
Le marché de la formation, pesant 29,3 milliards d’euros en 2024, se divise en trois grands blocs : la formation des actifs (demandeurs d’emploi, publics éloignés, CPF), la formation financée par les entreprises et la fonction publique, et l’apprentissage. Chacun subit ou s’apprête à subir un choc.
Le creux de 2025 semble se creuser en 2026. Le coup de pouce budgétaire des années 2018-2022, avec ses 14 milliards supplémentaires via le Plan d’investissement dans les compétences (PIC), a été prolongé jusqu’en 2025. Mais un amendement du Sénat en fin d’année dernière a mis fin au PIC. Les Régions, elles, annoncent des baisses drastiques de budgets pour 2026-2027, après avoir déjà réduit la voilure en 2025.
Et puis, il y a le CPF. France compétences prévoit une baisse de 650 millions d’euros. Le marché devrait atterrir autour de 1,3 milliard d’euros fin 2026, contre près de 3 milliards en 2021. Cette contraction tous azimuts mettra à mal les organismes de formation qui travaillent exclusivement sur ce segment. Beaucoup sont faiblement capitalisés, souvent endettés, et fonctionnent avec des formateurs vacataires précaires.
Des structures comme l’Afpa pourront peut-être s’en sortir, même si leur situation reste préoccupante. Mais les petites flottilles locales auront bien du mal. Conséquence : dépôts de bilan et formateurs sans activité risquent d’être légions en 2026.
Marché 2 : l’apprentissage, fin de l’âge d’or
L’apprentissage a connu une progression exceptionnelle depuis la loi de 2018. En cinq ans, les budgets sont passés de 3,125 milliards d’euros en 2020 à 8,648 milliards en 2024, soit un quasi-triplement. Le nombre de CFA est passé de 2 865 à 5 163 sur la même période.
Mais le temps béni de l’opulence est terminé. Les incitations se tarissent, les NPEC (niveaux de prise en charge) ont baissé et vont continuer. France compétences financera l’apprentissage à hauteur de 8,3 milliards en 2026, contre 9 milliards en 2025. On reviendrait donc sous le niveau de 2023.
La bonne question à se poser, c’est : et si le recrutement d’apprentis lui-même ralentissait ? Si le marché de l’emploi se contracte, les entreprises embaucheront moins d’alternants. La crise économique et budgétaire semble n’avoir jamais été aussi proche.
Ce que j’ai testé (et ce qui a vraiment marché) : les CFA devraient mieux résister que les organismes positionnés sur les D.E et le CPF. Pourquoi ? Parce que la baisse des tarifs et des volumes sera moins radicale, car l’apprentissage est bien ancré dans les pratiques RH et reste très économique pour les entreprises. Il a aussi bonne presse politique. Les CFA, qui ont profité d’une croissance rentable, ont des fonds propres plus solides s’ils ont bien géré. Enfin, les fonds d’investissement attirés par la croissance facile ont les moyens de remettre au pot.
Plutôt qu’un avis de tempête, je dirais un avis de gros temps. La réduction du marché entraînera une concentration, probablement gérable. À plus long terme, la transition démographique et la baisse des fonds publics pourraient faire fuir les investisseurs. Mais n’en sommes pas encore là.
Marché 3 : la formation en entreprise, pas de coups de vent mais une montée des eaux
La formation en entreprise représentait officiellement 6,2 milliards d’euros en 2024, soit 21 % du marché total. Mais il faut ajouter environ 2 milliards co-financés par les OPCO, sans compter la « formation grise » : toutes ces prestations achetées mais non déclarées comme formation – conseil, accompagnement, coaching… Bref, un marché loin d’être négligeable.
Comme les deux autres, ce marché est en danger, mais pas de la même manière. Pas d’urgence ni de crise de financement. Les besoins en compétences restent forts, alimentés par les transformations technologiques, écologiques, géopolitiques, avec l’IA en tête.
Le danger, c’est la transformation des usages. Les entreprises sont en train de passer du « tout formation » à des pratiques plus variées, plus économiques et plus efficaces. On parle d’Organisation Apprenante, de Skills Based Organization, d’AFEST, de Formation Intégrée au Travail, d’Action Learning, de Peer Learning.
Ces pratiques partagent une même finalité : développer les compétences des collectifs de travail, pas seulement des individus. Elles sont déployées via des modalités qui laissent de côté la formation formelle classique, qu’elle soit en présentiel ou à distance. Et elles sont portées par des cabinets de conseil, des EdTech et quelques organismes éclairés.
Cette transformation est encore émergente, mais elle pourrait s’accélérer pour trois raisons. D’abord, les entreprises françaises rattrapent leur retard par rapport au nord de l’Europe. Les cadres réglementaires les ont poussées vers la formation formelle de 1971 à 2014, mais la prise de conscience est en cours.
Ensuite, l’IA va réduire les besoins en formations courtes, ces deux-trois jours d’actualité, de développement personnel ou professionnel. Les salariés iront chercher l’info auprès d’agents IA directement.
Enfin, une prochaine crise économique pourrait tout changer. Quand il faut faire des économies, il sera facile d’arbitrer entre des formations formelles coûteuses et des nouvelles modalités intégrées au travail, bien moins chères.
Les organismes généralistes comme Demos ont du souci à se faire. Ils ne sont pas à l’abri d’une transformation brutale des pratiques d’achat, comme on l’a vu après les crises de 1993, 2001, 2008 et la gestion du Covid.
Les perdants silencieux : les formateurs et formatrices
Les formateurs n’ont pas de tracteurs pour bloquer Paris, ni de taxis pour faire du bruit. Pourtant, ils représentent un secteur conséquent : mi-2026, on compte 156 000 organismes de formation déclarés. Mais ils n’ont guère de moyens de pression.
L’emploi y est très précarisé. La moitié des organismes n’emploient aucun salarié. La plupart des formations sont réalisées par des vacataires ou des sous-traitants. Les baisses d’activité se traduisent par des commandes en berne, sans bruit. Les formateurs cherchent alors des contrats ailleurs. Tant que l’activité est bonne, ça passe. Mais quand la crise se généralise, ils seront les derniers payés en cas de liquidation, et les tarifs s’effondreront. Leur statut de « pseudo-entrepreneur » ne les aidera pas. Comment un indépendant hautement qualifié pourrait-il faire la une des chaînes d’info en continu ?
Ce que cette crise signifie pour le système de formation
Ce qui se trame va pénaliser les bénéficiaires à court terme : stagiaires, apprentis, collaborateurs. Et par conséquent, le niveau de compétences des entreprises et leur compétitivité.
Plus grave encore : tout le système de formation construit depuis plus de 50 ans risque d’être ébranlé. Des pans entiers du secteur pourraient disparaître, emportant avec eux une profession et de vrais savoir-faire pédagogiques.
Faire ce constat, ce n’est pas pleurer la fin de la perfusion publique (qui finance d’ailleurs les deux tiers des 29,3 milliards). C’est alerter sur la nécessité d’une réduction échelonnée et accompagnée. Pour que les opérateurs et les formateurs puissent s’adapter, et repenser leurs offres face aux transformations inéluctables de leur marché.
Pour une autre approche de la notion de compétence, je vous invite à lire la suite.

Alexis Brochard explore depuis 10 ans l’intersection entre pédagogie et technologie. Sur CAFEL.fr, il décrypte comment l’IA change — vraiment — les métiers de la formation, sans jargon ni langue de bois.