Expérience en formation : comment la transformer en compétence durable

Découvrez ce qu'est vraiment l'expérience en formation professionnelle et comment la capitaliser pour développer des compétences solides.

Temps de lecture : 7 min

Points clés à retenir

  • L’expérience n’est pas seulement le nombre d’années. Avoir de l’expérience signifie avoir appris de ses pratiques, pas simplement les avoir répétées.
  • Quatre processus d’apprentissage en situation existent. Proto-réflexivité, répétition, analyse réflexive et marqueurs émotionnels sont les voies pour capitaliser l’expérience.
  • L’expérience est personnelle et incarnée. Elle ne se transmet pas directement, mais ses enseignements peuvent être partagés.

Les deux visages de l’apprentissage : connaissance théorique et expérience pratique

En simplifiant à l’extrême, il existe deux grandes manières d’apprendre : l’acquisition de connaissances théoriques et l’immersion dans des expériences pratiques. La première est le socle historique de l’enseignement et de la formation professionnelle : transmettre des savoirs. La seconde, longtemps négligée, connaît un regain d’intérêt depuis la réforme de 2018 avec l’AFEST et les contrats d’apprentissage. Concrètement, ça donne quoi ? De plus en plus d’entreprises et de centres de formation intègrent des situations de travail réelles pour développer des compétences. C’est ce qu’on appelle l’apprentissage expérientiel, et il devient une voie royale, surtout dans un monde en pleine mutation.

Mais alors, qu’est-ce que l’expérience exactement ? Et comment l’organiser pour qu’elle soit véritablement formatrice ? La bonne question à se poser, c’est : comment passe-t-on d’une action effectuée à une compétence durablement acquise ?

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Définition de l’expérience en formation : un double sens fondamental

Du point de vue pédagogique, on peut distinguer deux dimensions : avoir de l’expérience (le résultat) et vivre des expériences (le processus). En d’autres termes, « j’ai acquis de l’expérience parce que j’ai vécu des situations concrètes, j’ai pratiqué, j’ai testé, et j’en ai tiré un savoir qui m’est propre ».

Ce que j’ai testé et qui a vraiment marché dans ma pratique d’accompagnement, c’est de considérer que l’expérience est à la fois un capital personnel et un processus dynamique. Voici les éléments essentiels à retenir :

  • Une notion à double face : résultat et action sont indissociables.
  • Connotation positive : dire d’une personne qu’elle a de l’expérience signifie qu’elle possède des connaissances distinctives forgées par l’action. Attention : être expérimenté ne suffit pas ; on peut avoir des années de pratique sans avoir appris.
  • Un processus de capitalisation : vivre une expérience, ce n’est pas juste « faire », c’est transformer l’action en connaissance. On peut aussi mésapprendre ou ne rien apprendre.
  • Distinct de la connaissance et de la compétence : la connaissance théorique s’acquiert sans expérience, mais l’expérience nourrit des savoirs empiriques, appelés « théories d’action ». Une compétence simple peut s’acquérir sans long processus, mais les compétences complexes exigent une capitalisation d’expériences.
  • Personnelle et incarnée : on ne transmet pas son expérience, au mieux on transmet ses « savoirs d’expérience » mis en mots. De plus, notre corps garde la mémoire de nos expériences.
  • Collective : l’expérience peut être celle d’une équipe. On dira d’une équipe de rugby qu’elle a de l’expérience parce que les joueurs ont vécu ensemble des tournois et en ont retenu les leçons.
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Comment acquiert-on de l’expérience ? Les quatre processus clés

Vivre une expérience, c’est se confronter à l’épreuve de la réalité. Mais comme on l’a vu, agir ne suffit pas pour apprendre. Il faut être capable de tirer des enseignements de sa pratique. Voici quatre façons principales d’y parvenir.

1. La proto-réflexivité : apprendre en accumulant des données et en inférant

Le premier apprentissage issu de la pratique est celui des inférences inconscientes. En observant les résultats de nos actions, nous produisons spontanément des hypothèses. De John Dewey à Stanislas Dehaene, cette capacité innée est bien documentée. Le bébé qui pleure et voit sa mère arriver comprend vite que les pleurs attirent l’attention. Le chef de projet qui utilise Chat-GPT avec succès pour préparer une présentation en déduit que l’outil lui fait gagner du temps.

Ce mécanisme relève du « cerveau bayésien » décrit par Dehaene : notre cerveau infère un modèle du monde à partir de nos perceptions et génère des attentes. Lorsque ces attentes sont violées, un signal d’erreur se produit, ce qui permet d’apprendre. Encore faut-il être attentif à ces signaux.

2. L’affinage par la répétition : apprendre en répétant le geste

Répéter un geste ou une opération mentale développe des habiletés. « C’est en forgeant qu’on devient forgeron » : on ne dose son coup de marteau qu’à force de frapper. La répétition produit des automatismes, parfois jusqu’à transformer notre corps (comme les capacités de mémorisation des taxis londoniens).

Mais attention : répéter sans accompagnement peut ancrer de mauvaises postures, voire des maladies professionnelles. L’accompagnement est crucial pour répéter le « geste juste ». Pas de jargon, on reste au niveau du terrain : le formateur ou le tuteur a ici un rôle clé.

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3. L’analyse réflexive : apprendre en se confrontant à des difficultés

Face à une difficulté, on passe d’une logique intuitive (système 1 de Kahneman) à une logique réfléchie (système 2). C’est la véritable réflexivité. Avant d’agir, on se questionne ; pendant l’action, on s’auto-régule ; après, on tire des enseignements. Ce processus permet un apprentissage conscient et durable.

Malheureusement, ces situations ne sont pas courantes. Dans des métiers hyper-taylorisés ou des routines bien ancrées, on peut passer à côté. Certaines personnes continuent d’agir comme si de rien n’était face à l’inattendu, risquant de répéter une erreur convaincues de faire le bon geste. C’est ce qu’on appelle mésapprendre.

4. Les marqueurs expérientiels : apprendre par les émotions fortes

Les expériences marquantes, chargées d’émotion, laissent une trace durable dans notre mémoire. Les neurosciences, notamment les travaux d’Antonio Damasio, montrent que face à un événement exceptionnel, notre corps tout entier imprime l’instant. Ce sont les « marqueurs somatiques ». La peur, la joie, la tristesse ou la colère s’ancrent dans nos cellules.

Dans la vie professionnelle, les expériences marquantes ne sont pas toujours aussi émotionnelles. On peut parler de « marqueurs expérientiels », plus neutres, qui guident nos décisions quotidiennes. Le professionnel ne suit pas une procédure ; il agit guidé par ce qu’il est, ce qu’il sait et ce que son corps a mémorisé.

Spoiler : c’est plus simple qu’il n’y paraît. Car ces processus s’activent naturellement, à condition de les reconnaître et de les accompagner. Dans la seconde partie de cet article, nous verrons les quatre composantes de l’expérience d’une personne et les courants théoriques qui expliquent comment elle s’élabore au fil du temps.

À retenir : L’expérience est le fruit de nos actions, mais seulement si nous savons en tirer des leçons. La répétition du geste juste, l’analyse réflexive face aux difficultés et les instants marquants sont les trois moteurs de votre capital expérientiel.