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Points à retenir
- Taux de transfert faible : environ 25 % seulement des acquis sont réellement appliqués, et les managers répondent rarement aux enquêtes à froid.
- Changer de logique : passer du compte-rendu de formation à une prescription d’actions concrètes pour le N+1.
- Méthode en 6 étapes : situations travaillées, niveau atteint, progrès prioritaire, prochain pas opérationnel, posture attendue, retour sur action.
La vraie question du transfert pédagogique
Je l’entends encore régulièrement, en fin de formation : « Mes stagiaires vont-ils vraiment appliquer ce qu’on a vu ? » C’est une interrogation légitime, que je me suis posée des centaines de fois quand j’étais coordinateur pédagogique.
Mais aujourd’hui, je vois que les directions formation aussi se la posent. Les enquêtes à froid adressées aux managers sont censées nous rassurer. Sauf que le taux de réponse dépasse rarement 30 %, comme le montrent les études récentes (Digiforma, Talentsoft, Formaeva). Concrètement, ça donne quoi ? Moins d’un tiers des entreprises ont une démarche structurée de suivi du transfert. Et parmi elles, seuls 30 % des managers répondent aux questionnaires.
La bonne question à se poser, c’est : que pouvons-nous faire, nous formateurs, pour améliorer cette situation ? Comment mieux passer le relais aux managers de nos apprenants ?
Pourquoi les managers délaissent les enquêtes à froid ?
Pendant longtemps, j’ai cru que le fond du problème venait de l’outil : un questionnaire trop long ou trop compliqué. Ce que j’ai testé (et ce qui a vraiment marché) montre que non. Les baromètres utilisés sont généralement simples et clairs. Alors, pourquoi si peu de réponses ?
Trois causes principales émergent :
- Décrochage temporel : l’évaluation arrive plusieurs semaines après la formation. La mémoire des managers s’est estompée, et d’autres priorités sont apparues.
- Faible pression sociale : contrairement à l’évaluation à chaud faite en groupe, l’enquête à froid est individuelle, en ligne, souvent sans obligation.
- Manque d’implication en amont : quand le manager n’a pas été associé à la préparation de la formation, il ne se sent pas concerné.
Pas de jargon, on reste au niveau du terrain : si le lien formation-changement de pratique-résultat métier n’est pas clair pour le N+1, il ne répondra pas.
Changer le paradigme : du compte-rendu à la prescription
Beaucoup de formateurs que j’ai accompagnés commettent l’erreur d’envoyer un « rapport de formateur » ou un résumé de ce qui a été fait. Spoiler : c’est plus simple qu’il n’y paraît, et le manager n’en fait rien. Il n’a pas besoin de savoir que les stagiaires ont eu 85 % au quiz, il a besoin de savoir quoi faire demain matin.
L’approche que je préconise depuis des années, c’est de passer d’une logique de compte-rendu à une logique de prescription d’actions. En clair : que doit faire le manager pour que son collaborateur applique et progresse ?
Ce que j’ai testé chez un client récent (un réseau bancaire qui souhaitait outiller ses formateurs internes) montre que cette bascule est simple et redoutablement efficace.
Les 6 étapes d’un passage de relais efficace
Voici la structure que j’ai mise au point, pas à pas. Elle reprend les fondamentaux de la pédagogie (Zone Proximale de Développement, étayage) mais sans les termes savants. Concrètement, ça donne quoi ?
1. Situations travaillées en formation
Le formateur indique simplement les objectifs opérationnels. Exemple : « Les apprenants ont travaillé la découverte du client lors de rendez-vous de demande de crédit. »
2. Niveau atteint par les apprenants
Un point factuel, observable. Pour le réseau bancaire : « Ils savent poser des questions, mais ont eu plus de mal à rebondir sur les réponses. »
3. Point de progrès prioritaire
Un seul axe à travailler. Pas trois, pas cinq. Exemple : « Creuser les besoins implicites des clients est le principal défi. »
4. Prochain pas opérationnel
Là, on prescrit. Le manager doit faire quelque chose : « Faites rejouer au collaborateur chaque entretien de la journée avec trois questions de relance imposées. »
5. Posture attendue
C’est le petit plus qui change tout. Le formateur suggère le niveau d’accompagnement : « Ne l’interrompez pas en rendez-vous client, sauf s’il est vraiment bloqué. Pour un collaborateur avancé, proposez un débrief après une série de rendez-vous. »
6. Retour sur action
Demandez un bref feedback, soit informel, soit via l’enquête à froid recentrée sur cet objectif unique.
Erreurs fréquentes et pièges à éviter
Attention à quatre points de vigilance que j’ai vus faire échouer maints dispositifs :
- Le manager évaluateur : il doit passer d’une posture de contrôle à une posture d’accompagnateur. C’est un changement culturel qu’il ne faut pas sous-estimer.
- Surcharger le manager : un seul objectif de progrès, pas une liste. Les N+1 sont déjà débordés.
- Le jargon pédagogique : évitez « AFEST », « ZPD », « métacognition ». Préférez « mises en situation » ou « tutorat adapté ».
- Zapper la boucle de retour : si vous ne demandez rien, vous n’aurez rien. Simplifiez radicalement votre questionnaire à froid pour qu’il porte sur le seul progrès prioritaire.
En tant qu’ancien coordinateur pédagogique, je peux vous dire que cette méthode transforme en profondeur le lien formation-terrain. Testez-la sur un petit groupe, vous verrez le taux de transfert grimper.

Alexis Brochard explore depuis 10 ans l’intersection entre pédagogie et technologie. Sur CAFEL.fr, il décrypte comment l’IA change — vraiment — les métiers de la formation, sans jargon ni langue de bois.